Les deux semaines passées à Almaty nous ont quelque peu rappelé notre vie parisienne avant le départ : beaucoup de choses au programme, dont la réparation des lames de suspension de Toytoy, les visas pour les pays voisins et des allers et venues en long, large et travers entre les ambassades, l’Alliance française et notre super deux pièces cuisine que nous louions.
A cela, se sont ajoutés quelques imprévus. Le premier et le plus cocasse fut sans aucun doute un accrochage sans gravité (pour nous, mais dans notre tort) avec un minibus. Le chauffeur n’était vraiment pas commode et il a fallu l’intervention de ses passagères pour l’apaiser. Celles-ci, que des femmes donc, étaient en fait des Etats-uniennes (une bonne douzaine) parlant toutes le kazakh pour la simple raison qu’elles venaient ici pour prêcher la bonne parole. Il fallait que nous tombions sur une bande d’Hari Krishna version évangéliste. C’est donc ici, dans la capitale du Kazakhstan que nous avons rencontré une partie de l’électorat du Jojo Jr. Le plus drôle était que leur chef de jeannettes nous expliquait que les Kazakhs étaient en manque de chrétienté depuis le passage d’Alexandre le Grand (qui, rappelons-le, avait quelques trois siècles d’avance sur la famille Christ)... Leur seule utilité à notre égard a été de servir d’interprètes pour négocier le prix des réparations car l’assurance kazakhe, que nous avions ainsi que le chauffeur dudit minibus, ne sert pas à payer la casse. Un bon concept d’assurance qui nous a fait débourser 300 dollars.
D’Almaty, nous avons achevé notre route kazakhe en nous rendant au Kirghizstan par le lac Issyk-Köl, un lac d’altitude aux eaux claires et chaudes pouvant avoir une profondeur de 700 mètres. Un régal pour les baignades et le camping sauvage.
De lac en lac, nous avons rejoint Song-Köl, ses yourtes, ses vaches et ses quelques nomades qui transitent régulièrement par là.
C’est ici que nous avons rencontré Khoan qui nous a invité à venir dans sa yourte. Le thé d’abord, un repas ensuite, puis un autre et finalement la nuit. L’hospitalité kirghize dure au moins vingt-quatre heures pendant lesquelles nous n’avons pas échappé au sacrifice d’une chèvre en notre honneur. La culpabilité, depuis ses yeux implorants, nous hante depuis, d’autant que ces mêmes yeux nous furent offerts à la dégustation, accompagnés de sa cervelle. Le végétarianisme, depuis, se cultive malgré nous, et l’odeur de la graisse de chèvre s’incruste – ou est-ce une illusion ? – dans nos vêtements…
Nous passâmes néanmoins une nuit mémorable, au milieu de nulle part en compagnie d’un ciel-planetarium des plus impressionnants. Le lendemain, nous poursuivîmes notre route jusqu’à Naryn, en compagnie de Khoan et Kunduz, son épouse, ainsi qu’une bonne huitaine de gamins et d’une vieille tante qui a passé les 5 heures de route la tête dans un sac plastique, les nôtres dehors… Tout ce petit monde dans Toytoy et sur une route que nous n’aurions pas même envisagé d’emprunter à cheval.
Après de longs au revoir et quelques thés de plus, nous avons pris la direction de Tach-Rabat, non loin de la frontière de la province chinoise du Xinjiang, au pied du fascinant Torugart.
Ici, ou plutôt dans une vallée verdoyante où au milieu coule une rivière, nous avons fait escale 3 jours durant en seule compagnie des yaks.
De là, nous nous sommes fait une bonne frayeur… Mentionnons, avant de développer ce point, que les rares routes kirghizes ne comportent aucune signalisation ni indication directionnelle. Les embranchements succédant aux carrefours engendrant des pistes ont eu raison de notre sens pourtant bien aiguisé de l’orientation. Les rares personnes croisées nous indiquant des chemins contraires, voire opposés, nous comprîmes finalement qu’il y avait plusieurs façons de rejoindre notre point d’arrivée. Nous en choisîmes un parmi ce champ des possibles. Les cols et les vallées étaient des plus chaotiques, notamment lorsque nous devions traverser ces dernières par immersion dans un torrent d’un mètre de profondeur sur un sol invisible mais bel et bien rocailleux. Nous sommes désormais bien entraînés pour n’importe quel Camel Trophy pour « Occidentaux » en mal d’aventure. Chemin bordellique faisant, nous fûmes arrêtés net par un Kamaz (camion soviétique, NDLR) planté dans la montagne et attendant une aide providentielle d’un véhicule identique. Contraints à la patience, ce barrage nous fit décider de passer la nuit là, sous une falaise menaçante, espérant un lendemain meilleur. Ce vœu fut exaucé – l’aide providentielle étant venue de nulle part durant la nuit – et nous pûmes achever, non sans bonheur, cette route interminable jusqu’à Och, deuxième ville en importance du pays.
Och se situe dans la très luxuriante vallée du Fergana, à l’embranchement des Ouzbékistan et Tadjikistan actuels. C’est aujourd’hui encore un carrefour très important de la route de la soie, comme en atteste son interminable et très polyvalent bazar.
Pour en avoir un aperçu des plus complets (car nous entamons là une série de reportages sur les bazars du monde), nous faisons appel à guide-interprète, étudiant à la faculté des arts d’Och. Rustam connaît bien sa ville et
son bazar et nos rapports professionnels se passent assez bien. Côté privé, nous nous heurtons davantage à lui, notamment lorsqu’il refuse de serrer la main de Jane, parce que femme, impure, et à la place, pour ne pas trop la vexer lui tend chaleureusement son avant-bras, tel un mécanicien aux mains pleines de cambouis. Ayant encore besoin de ses services pour trouver de nouvelles roues pour Toytoy, nous le convions le lendemain matin pour exécuter cette mission avec nous. Jane au volant, Rustam mécontent… faut dire que nous l’avions un peu fait exprès. Il nous parle religion et moralité. La tension se fait sentir. Nous lui demandons de changer de sujet. Silence de quelques minutes, puis Rustam nous annonce qu’il est « très difficile de travailler avec des gens immoraux », qu’il a réfléchi et que son tarif est désormais quatre fois plus élevé. Chacun mettant la morale où il veut, nous l’invitons à descendre de voiture. Nous ne le revîmes plus, mais la désagréable impression du, croyions-nous, paradoxal étudiant cultivé et néanmoins fanatique nous suit encore. Immoralité oblige, Toytoy privé de ses nouvelles roues…
Depuis Och, nous avons pris la route de Sary-Tach, village paisible qui sert de camp de base zéro du pic Lénine (7134m, quand même…) côté kirghize.
De là, une piste rejoint Karamik, bled frontalier avec le Tadjikistan. Après une nuit écourtée par des gamins qui jouaient, embusqués, à la guerre des pierres sur Toytoy, nous avons fait l’ouverture du poste-frontière, à 8 heures. Pas de problème côté kirghize, nous parcourons les 20km de piste rocailleuse à flanc de montagne qui nous séparent de la frontière tadjike.

Au bout d’une heure de route vertigineuse et quelques contrôles militaires, nous parvenons au poste. Le responsable nous reçoit et nous annonce que cette frontière est en ce moment fermée aux Occidentaux et nous invite, sans guère nous laisser le choix, à rebrousser chemin et emprunter l’autre frontière, à six ou sept heures de route de là. Après une marche arrière effectuée non sans mal, plusieurs problèmes se posèrent à nous : indépendamment de ce pénible détour, nous sommes dans une zone de non-droit puisque les autorités kirghizes ont validé notre sortie de territoire ; ce changement de parcours nous oblige à passer par le Pamir tadjik qui nous contraint à un détour de 500 km (et c’est pas l’A6…) pour rejoindre Douchanbe (capitale), région pour laquelle il nous faut obligatoirement un permis de circuler qui s’obtient contre une cinquantaine de dollars et deux semaines d’attente… Bref, n’ayant pas d’autre choix, nous en prenons la route, négocions une nouvelle entrée au Kirghizstan que notre visa ne permet pas, retournons à Sary-Tach que nous avions quitté deux jours plus tôt et empruntons le col frontalier de Kyzil-Art (4282m). Nous requittons le Kirghizstan et arrivons au poste tadjik. Après de longues palabres en russe et tadjik que nous ne maîtrisons (sic) pas, le militaire refuse de nous laisser pénétrer sans permis. Nous montrons une forte détermination à ne pas repartir de là dans l’autre sens quand un « touriste » Ouzbek parlant l’anglais vint à notre secours pour assurer la traduction et faire plier le gradé à notre avantage.
Il nous fait promettre d’acheter un permis dit GBAO à Mourgab (à 300 km de là, côté tadjik) et nous fait un laissez-passer très officieux à l’adresse des nombreux barrages militaires que nous croiserons sur notre route d’ici là. Victoire, il est 18 heures…
Quelques kilomètres plus loin, nous nous arrêtons au village de Karakul, au bord d’un grand lac aux eaux bleu profond à 3 900 m d’altitude, chez un couple d’une gentillesse et d’une douceur rares.
Après une nuit à la façon tadjike (empilement de matelas et couvertures jusqu’à l’obtention du moelleux et douillet parfait), nous entamons la traversée du Pamir, longeant d’abord la frontière (un mur de barbelés électrifiés) chinoise pendant plusieurs centaines de kilomètres, puis la frontière afghane, marquée par le Gunt, un impressionnant torrent sans doute plus dissuasif que la limite chinoise.
Nous lançons d’ailleurs un appel aux rafteurs qui sommeillent en vous, le Gunt est l’endroit rêvé pour un entraînement olympique.
Clopin-clopant, notre avancée fut stoppée par une file de voitures (une dizaine, soit le cumul d’une journée sur ces routes désertes) en attente d’un déblaiement de la route. Littéralement ensevelie par une falaise déjà branlante, les alentours ne sont guère plus rassurants. La poussière présente dans l’atmosphère laisse présager que les éboulements se poursuivent.
Une pelleteuse – venue d’on ne sait où d’ailleurs – a justement été embarquée dans le ravin juste avant notre arrivée. Patients et quelque peu inquiets, nous écoutons les pronostics des uns et des autres sur le temps d’attente. A la nuit tombante, un homme s’approche de nous et nous dit en français : « Vous venez de Paris ? ». Oui, et cet homme ne nous est pas inconnu : c’est Guy Delaunay des Arcs, travaillant pour une ONG locale depuis plusieurs mois, bloqué comme nous ici.
La poussière disparaît dans la nuit, formant bientôt un voile sur une pleine lune claire-obscure. Nous nous organisons pour passer là une partie de la nuit, bercés par les chants traditionnels tadjiks des passagers d’un minibus voisin. Deux heures plus tard, un ouvrier annonce la fin du chantier et nous invite à poursuivre notre chemin. Un commissaire de police que nous avions pris en stop, sans vraiment avoir le choix, reprend (toute la) place à l’avant de Toytoy, écrasant littéralement Jane. Faisant route pendant deux pénibles heures nocturnes, nous arrivons enfin à la ville suivante, destination de « notre » poulet et que nous croyons nôtre également. Il n’en fut rien ; cet empaffé de flic ne nous proposant ni gîte ni couvert et nous jetant un « rakmat » (merci) très timide. Comme seule indication d’hébergement, il nous indique la route de Douchanbe, en bordure de laquelle nous achèverons notre nuit. Pour moindre consolation, et c’est toujours agréable d’être conforté dans une opinion plus que défavorable : les flics sont vraiment cons, et au diable la rigueur sociologique ou la tolérance que devrait nous apporter ce voyage…
Notre arrivée à la capitale tadjike se fit sans encombre, retrouvant même une route presque parfaite à son approche. Douchanbe ne manqua pas de nous surprendre par sa propreté, digne des villes les plus helvètes du monde. On s’attendait à tout sauf à ce que la police municipale nous arrête pour « voiture sale » et nous menace (oh nous avions peur) de rédiger un « protokol ». D’un intérêt touristique limité, Douchanbe
constitue surtout pour nous une escale pratique : changer (enfin) les roues de Toytoy contre des plus grosses, histoire de circuler aussi vite que possible sur les routes afghanes et pakistanaises, et se renseigner très précisément sur les conditions de circulation dans ces régions réputées instables.
C’est donc à l’ambassade de France que nous pensions glaner ces informations. Reçus par le premier secrétaire de l’ambassadeur, qui se présente également à nous comme responsable de la sécurité en Asie centrale, ce type juge préférable de nous dissuader de nous y rendre plutôt que de nous donner des consignes, dont il n’a d’ailleurs pas idée. Nous le rassurons (le comble…) en lui disant que nous tenons aussi à notre vie. Le dialogue de sourds s’achève finalement lorsqu’il nous explique que « même à Douchanbe, il arrive qu’on coupe des rues sans qu’on sache pourquoi » et que « tous ne sont pas civilisés ». Il nous donne pour conclure sa carte en nous conseillant de la garder précieusement et de la sortir autant que possible, « parce que moi, vous savez, si vous avez le moindre problème, je peux faire mettre n’importe quel loulou en prison en moins de deux ». Par souci de l’anonymat, nous tairons son nom…
Finalement, c’est par d’autres voies que nous obtiendrons les renseignements voulus : la cellule de sécurité de l’ambassade de France à Kaboul, ainsi que les recommandations de Médecins du Monde dans la capitale afghane. C’est dans les locaux de ces derniers que nous seront hébergés, d’autant que nous sommes missionnés par le bureau parisien pour faire des reportages sur leurs différents sites dans le monde. Bref, nous sommes attendus, ce qui n’est pas sans nous rassurer.
C’est dans la nuit noire, à 4h30 que nous quittons Douchanbe dans l’objectif de prendre six heures de route plus tard l’un des deux bateaux de la journée aux postes-frontières de Shir-Khan Bandar et parcourir les dizaines de kilomètres qui nous séparent de notre première halte afghane : Kunduz. Equipés de deux armes utiles : la parano et le déguisement de la femme en noire soumise aux hommes… Et désormais, Toytoy arbore fièrement un « chapelet » coranique à son rétroviseur. On ressemblerait presque aux Dupond et Dupont qui se déguiseraient en sirtakis pour passer incognito chez les Grecs…
A Kunduz, nous nous rendons sans tarder à l’hôtel Kunduz, véritable forteresse pour journalistes et membres d’ONG échoués. C’est que le simple touriste comme nous est une denrée rare. Cet hôtel est tellement protégé que même les repas sont servis dans les vastes chambres. Nous avions quand même, par chance, pu découvrir la ville en y entrant par le bazar. Dans une atmosphère poussiéreuse, les couleurs subliment ressortent tout de même et nous sentons malgré le raffut, les klaxons, les bousculades et autres que tout peut nous arriver ici, sauf un guet-apens sorti de nulle part.
En quittant notre château fort le lendemain, nous constatons avec plaisir que la route qui mène à Kaboul est fraîchement refaite. Enfin, nous pouvons parcourir 350 km en cinq heures ! On n’avait pas vu de telle route depuis l’Europe.
L’arrivée à Kaboul fut un immense bordel. Le danger n’étant pas toujours celui qu’on croit, il nous a fallu toute notre concentration pour anticiper les manœuvres foireuses des conducteurs de voitures. Militaires et flics nous remerciaient en nous lançant des « thank you », tandis que les gamins nous couraient après pour nous saluer.
Plus généralement, l’indifférence, commune à toutes les capitales, fut notre accueil, tous blasés que sont les Kaboulis à voir des « Occidentaux » rouler dans des Land Cruiser (la totalité des très nombreuses ONG ici). Avec un coup de pouce de notre 'bonnétoile', nous avons bien promptement trouvé notre destination, tandis que les noms de rue sont ici inexistants et que la poussière permanente dans l’air empêche presque de conserver une bonne orientation.
C’est une chance incroyable que d’être ici et d’enfin savoir ce qui s’y passe. Chaque instant est un moment savoureux que nous ne gaspillerons pas de sitôt. A chaque rencontre que nous faisons ici, une idée de reportage s’offre à nous et une connaissance de l’autre s’établit. On est observateur, attentif et calme. Tout notre quotidien est chamboulé.
Et puis, on se détache aussi l’un de l’autre puisqu’on vit ici avec d’autres Français. La vie des expats est surprenante. Tant de femmes et d’hommes au courage insensé. Cela donne une autre idée de la vie que nous pouvons mener. Il y a plus de combats que nous l’imaginions et tant de façons de les mener. Nous allons rester plus de temps que prévu, car nous sommes ici comme des coqs en pâte et que nous sommes aussi un peu fatigués. Qu’est ce qu’on était jeune au début du voyage !!! On a l’impression d’avoir pris 20 ans en trois mois… Mythe ou réalité, vous nous direz en voyant la photo de fin... Nous sommes donc ici logés au bureau de Médecins du Monde, et ce lieu aussi nous a détourné de nos idées reçues.
Nous sommes dans une forteresse gardée et embarbelée, avec un couvre-feu, des chauffeurs en veux-tu en voilà, et surtout un super cuistot parfaitement bilingue en français et dari parce que ramassé dans la rue il y a cinquante ans par le père de Beaurecueil. On va se constituer des réserves pour l’hiver.
Notre programme ici est vaste. Outre le travail effectué pour MDM (visite des cliniques, reportage sur le staff…), nous multiplions les sujets de reportages dans Kaboul « après » la guerre.
Dans le cadre d’un déplacement de MDM, nous nous rendrons dans quelques jours dans le Panchir, et verrons notamment la tombe du commandant Massoud, véritable icône ici.
Nous avons déjà visité les coulisses du musée en reconstruction de Kaboul (l’état de conservation des œuvres d’art est lamentable), ce qui est d’autant plus un gaspillage, sachant que toutes les œuvres présentables et en réserve ont été sauvées des talibans par d’anciens gardiens et administrateurs du musée ; en gros des hommes extraordinaires.
Les talibans sont des êtres tellement ignares et dépourvus de bon sens qu’ils ont même pillé et détruit des burqas traditionnelles, de toute beauté. Nous sommes aussi allés dans les studios du cinéma afghani où nous avons rencontré ceux qui ont caché une grande partie des bobines, dans une pièce aujourd’hui la salle des archives, qu’ils avaient murée puis recouverte de peinture et d’affiches à la gloire d’Allah.
Leur travail actuel est la restauration de toutes les bobines et la numérisation des films. Nous avons eu aussi l’exclusivité de visionner des images prises par le caméraman du commandant Massoud juste avant son attaque de Kaboul pour chasser les talibans. La reconstruction du pays est donc en marche. Les militaires états-uniens se conduisent mal, quand ils daignent sortir de leurs chars d’assaut ou de leurs propriétés souterraines, on les voit en caricature d’eux-mêmes, parlant fort, pas un mot en dari, pas un merci…rien. Les ONG ont fait dans les années 70 un travail formidable puisque la communauté internationale ne s’intéressait pas à cette guerre. Une femme française d’ici nous racontait qu’elle avait réussi à filmer les classes clandestines de filles qu’elle organisait dans le Panchir et des descentes de talibans acharnés. En présentant ces images aux télévisions françaises, son interlocuteur lui a répondu que « cela ne pouvait intéresser sa chaîne car cette guerre a lieu depuis trop longtemps ». Aujourd’hui les ONG sont surtout là pour reconstruire le pays tandis qu’ils devraient être auprès de la population. La reconstruction pour le moment se fait sans les Afghans. Et les médias racontent ce que les gens ont envie d'entendre.
En bref, nos rencontres sont époustouflantes et notre réseau ubuesque. MDM va devoir nous mettre dehors pour partir d’ici.
Nous vous embrassons autant que faire ce peut.
Merci à ceux qui nous écrivent (nous comptons, notons…), ça fait du bien de lire vos histoires de Paris ou d’ailleurs. Nous espérons que tout se passe bien pour chacun de vous, que la rentrée ne fut pas trop dure (on vous avoue que c’est si bon de se trouver au bord du lac Issyk-köl au début du mois de septembre quand on imagine les écoliers préparer leur cartable et leurs parents reprendre le boulot…). Et enfin, nous sommes au regret de vous dire que nous sommes heureux où nous sommes et que pour rien au monde nous ne retournerions à Paris aujourd’hui.
La plus grande sensation du mois : la traversée en apnée des torrents jonchés de rochers.
Les larmes du mois (à quatre yeux : Jane en prison mobile et Nico en bourreau débile) : les premiers essayages à Douchanbe de tchadri « admirés » de tous les autres.
Le confort du mois : les petits plats d’Ewaz servis à 13h et 20h (et pas une minute plus tôt et heureusement pas une plus tard).
Le bonheur du mois : la nuitée en rang d’oignons dans la yourte familiale de Khoan et Kunduz.
La galère du mois : le demi tour à la frontière tadjike.
La recette du mois : les patates à la braise cuites dans du miel et de l’huile d’olive, enrobées de tranches de fromage.
Les chouchous du mois : les deux enfants d’Erkin à Karaköl.
Le voyage raconté aux enfants
Drôles de bêtes
Comme l’air se raréfie en altitude, les hauts pâturages du Kirghizstan et du Tadjikistan sont peuplés de yaks, alors que les vaches (qui ont une moins grande capacité respiratoire) se trouvent en plus basse altitude. Comme dans les autres pays himalayens, les yaks remplacent donc les vaches dans leurs fonctions de labourage, mais aussi nutritives : ici, tu mangerais tes céréales avec du lait de yak, bien moins doux que le lait de vache. Cela a beau être une question d’habitude, ce n’est pas fameux pour nos papilles délicates…
Entre deux yourtes (ces drôles de tentes qui constituent l’habitat des nomades kirghizes), tu pourrais apercevoir des marmottes, un peu plus petites que celles de nos montagnes alpines, mais qui conservent le même mode de vie : l’hibernation. Pendant l’été et l’automne, elles passent tout leur temps à manger pour se constituer des réserves de graisse parce qu’elles dorment dans un terrier tout l’hiver durant. L’hiver sans école, un bon concept adopté aussi et entre autres par les ours…
Un (tout petit) peu d’histoire
Contrairement aux précédents pays en « stan » que nous avons traversés (le Kazakhstan, le Kirghizstan et le Tadjikistan), l’Afghanistan n’a été que peu soumis à l’influence russe du temps de l’empire soviétique (URSS, jusqu’en 1991). De nombreux envahisseurs ont bien tenté de s’inviter dans ce pays hautement stratégique par sa position géographique (étape primordiale de la route de la soie et de la route des épices, mais également carrefour entre le Moyen-Orient, la vaste Russie et l’Asie (Pakistan et Inde en tête)) mais aussi par ses richesses (notamment le pétrole et les pierres précieuses). Sans grand succès pourtant… Le roi des Perses, Darius (au Ve s. avant J.-C.), entama la valse, suivi de près par le plus célèbre des Macédoniens, Alexandre le Grand, puis défilèrent les Kouchans, les Sassanides, les Arabes, les Mongols derrière Gengis Khan, Tamerlan et ses armées turcophones, Babur (le fondateur de la dynastie moghole), les Anglais (qui voulaient s’assurer une solide arrière base pour leur colonie indienne), l’Armée Rouge et plus récemment les talibans chassés par des armées extérieures composées principalement des Etats-Unis et de l’Union européenne.
Ce qu’il y a de magique en Afghanistan, c’est que toutes ces guerres et incursions, en dépit de la violence subie par le peuple, ont laissé un bagage culturel au carrefour des différents mondes. La culture afghane est une richesse incroyable que les femmes et les hommes d’ici conservent en eux-mêmes au fil des générations : les trésors peuvent disparaître sous les bombardements et les pillages, ils restent dans le cœur des habitants.
Dis-le en dari
Le dari, qui est la langue officielle des Afghans est un dérivé du persan (iranien actuel). Les Afghans ont une particularité en parlant le dari. Pour se dire bonjour (« Salam Aleykoum » commun à bon nombre de pays musulmans), ils s’échangent tout un protocole de politesses, que nous pouvons traduire par un « comment ça va ? », mais décliné par une dizaine de formulations différentes. Plus on a de l’estime pour son interlocuteur, plus les demandes de santé seront nombreuses. Pour abréger les salutations, les deux interlocuteurs parlent en même temps et chaque fin de leurs phrases se termine par un « tachakor » (merci) en guise de réponse. Nous avons pour l’instant appris trois formulations pour demander la même chose :
« Chomar roub’astin ? » (Vous allez bien ?)
« Tchetor astin ? » (Comment allez-vous ?)
« Tchi ol darin ? » (Comment ça va ?)
Nous, ça va bien ! (« Roublas »)
Roud'ofis à tous
Jane et Nico


















