Des nouvelles de Zanzibar
De Buenos Aires à Zanzibar : l’Uruguay, le Brésil, l’Afrique du Sud, le Mozambique, le Malawi et la Tanzanie
Voilà deux mois, seulement et déjà, que nous sommes arrivés sur le continent africain. Deux mois intenses qui nous font trouver seulement maintenant un moment de répit pour mettre nos « nouvelles de… » à jour et vous en donner par la même occasion. Votre attente se voit récompensée par cette escale à l’évocation mythique qu’il fait bon de murmurer au vent : Zan-Zi-Bar. Quelle route pour venir jusque là ! Et c’est déjà une autre histoire. L’Argentine s’est terminée pour nous à Buenos Aires puisque c’est de la « ville aux yeux fardés, où viennent les pétroliers donner à la rivière de longs baisers salés » que nous avons embarqué sur le ferry pour Colonia, en Uruguay, de l’autre côté du Rio de la Plata. Nous étions déjà début décembre et il fallut faire vite pour pouvoir passer de traditionnelles fêtes de fin d’année à Rio. L’Uruguay, qui fait figure de principauté d’Andorre en Europe par sa superficie relative, se prête bien à une prompte avancée.
Notre bonne route a donc pu se contenter de croiser furtivement celle de Montevideo et de Punta del Este avant de passer la frontière par le Rio Grande do Sul, Porto Alegre, Florianopolis et Sao Paulo. Oui, nous étions bien au Brésil, échangeant le tango pour la samba, le castillan pour le portugais (avec l’accent de Rio, s’il vous plaît !), le vin pour la caïpirinha… Tout s’annonçait bien sur notre remontée du sud brésilien ponctuée de campings perdus dans de biens jolis paysages. A Rio, nous attendait Anete (avec l’accent de Rio « Anetch »), une vieille amie de famille, pas revue depuis des années. Là aussi, dans son quartier de Botafogo, à quelques pâtés de maisons des plages d’Ipanema et de Copacabana, tout s’annonçait bien. Cette ville nous a tout de suite séduit, captivé. Notre programme chargé, dont le point central d’envoyer Toytoy sur un cargo Brésil-Afrique du Sud, était soulagé par cet accueil. Bon, ce fut court puisqu’elle avait prévu d’aller passer les mêmes fêtes de fin d’année que nous avec la famille du copain de sa fille, mais pas avec nous. Nous étions mêmes prestement priés de trouver à nous loger ailleurs pour d’obscures raisons de copropriété qui n’admet pas que les « étrangers » à l’immeuble y séjournent en l’absence des occupants officiels. On n’y a pas vraiment cru à son prétexte bidon, mais bien élevés par nos mamans, on n’a pas demandé notre reste (on l’avait quand même averti des mois avant que nous serions là à cette période). Le truc hyper galère, c’est que, un 24 décembre, trouver à se loger à Rio relève de l’exploit. Cette journée sainte nous a donc vu tourner dans toute la capitale en quête d’un hôtel (même à 400 dollars, complet), d’un appart à louer, sans succès, d’une chambre chez une vieille qui n’était plus sortie de chez elle depuis la chute du mur de Berlin (voire sa construction), d’un hangar qui sert d’entrepôt au mafieux du quartier le plus lugubre, etc. Rentrés bredouilles de cette bonne journée, il ne nous restait plus que la solution du camping à 100 bornes de là. Pas cher, certes, mais pas à Rio non plus. Et puis comme dit Anetch, on paye pour ce qu’on a ! C’est cela qu’elle nous a dit lorsqu’elle est rentrée pour notre dernier soir, harassée par son expédition à une cascade « hyper-sympa-vous-devriez-y-aller » pendant qu’on tentait de gérer notre logement du lendemain dans une ville inconnue, dans une langue encore à peine sue, avec des gens fort sympathiques au demeurant mais pas autre chose que lusophones. Ca a eu l’avantage de mieux nous faire connaître la ville, sans doute aussi différemment ! A part les plages et les grands axes stratégiques, on n’a finalement pas vu tous les sites incontournablement touristiques de Rio. Le Corcovado n’a été contemplé que d’en bas, mais de tous ses en bas possibles. Pareil pour le Pain de sucre.
Et dire qu’on n’a même pas été faire un tour en jeep blindée à la Rocinha, la favela de Rio. Car il paraît bien que c’est la « nouvelle folie touristique de Rio ». Bienvenu au nouveau zoo humain. Le pire c’est qu’ils doivent payer cher pour ça nos empaffés d’homologues touristes ! Vivement qu’il y en ait un qui se fasse plomber, ça les calmerait peut-être… C’est peut-être cela le but recherché car la ville de Rio reste malgré tout à la hauteur de sa mauvaise réputation. Lors des embouteillages, il est fréquent que des automobilistes, tous bloqués qu’ils sont se fassent détrousser, violenter, tuer pour rien et quelques reals. Bref, pas de quoi faire trop les malins, surtout le soir, comme le rappelle le décret qui autorise à griller les feux rouges une fois la nuit tombée.
Ce qu’on ne savait pas encore à ce moment, c’est que cette expulsion sarkozyenne d’Anetch devait être le début d’une longue série de galères dont nous sortons tout juste. Tout philosophe qu’on en est devenu… Le truc, c’est que, à cause de l’envoi de Toytoy, on était bloqué à Rio et ses alentours pour une meilleure gestion de l’affaire. Prochain bateau annoncé : le 15 janvier, s’il y a de la place. Buzios, station balnéaire sans chichi au sud de Sao Paulo, fut finalement notre base arrière logistique dans les jours précédant le bateau. Entre temps, nous avons tout de même réussi à passer une dizaine de jours chez des amis du petit copain de l’amie d’une amie (véridique !) à Morgenlicht.
Mais qu’est-ce donc Morgenlicht ? Un concept d’abord, où notre supposé mais faux vishnisme a pu s’exprimer librement. C’est tolérant Morgenlicht, c’est zen, c’est sain, c’est plutôt végétarien et c’est un lieu de villégiature pour tous ceux que la ville, la méchante qui agresse et qui ne nous laisse le temps de rien faire (qu’est-ce qu’on l’aime, nous, celle-là), épuise. Contre la plonge, c’est donc à Morgenlicht qu’on a été nourris, logés et retapés. On a tout de même réussi à s’évader le temps du nouvel an, histoire d’assister au fameux feu d’artifice de Copacabana.
Ce même jour, la pluie déjà bien présente depuis quelques jours, a décidé de squatter à Morgenlicht, près de Nova Friburgo, pendant 10 jours non-stop. Réellement non-stop. Du jamais vu de mémoire de Brésilien, de la nôtre non plus. Le souci, c’est que nous sommes là en montagne et que la flotte s’est mise à saturer dans les vallées. Coulées de boue, routes effondrées, maisons inondées. Etat d’urgence décrété. La poisse qu’on vous dit. Et nous, on doit mettre notre voiture sur le bateau. C’est pas gagné. De peur d’y rester coincés à Morgenlicht, on n’a pas attendu la fin de la pluie pour en repartir. De là-haut, il paraît que la vue est sublime. Pas vue, mais ça doit être vrai… En prenant les routes de montagnes plutôt que de vallées, nous avons finalement réussi (on ne sait toujours pas comment) à rejoindre la côte, où seul un tsunami pouvait à présent nous tomber dessus. Il est pas venu celui-là, coup de bol.
D’autres sont venus. Comme le bateau qui ne partait finalement pas le 15, mais le 13 et que la compagnie de shipping avait oublié de nous le préciser depuis qu’elle le savait. C’est donc au beau milieu de la nuit que nous avons rejoint Santos, le port de départ. On n’a pas vraiment eu le temps de choisir notre hôtel, louable à l’heure, avec clim, télé (que des chaînes porno), des miroirs partout jusque sous le lit, et plein d’objets bizarres dont nous n’avons pas fini d’en comprendre le ou les usage-s possible-s. Mais bon, on n’était pas là pour visiter la ville. Dès le lendemain, on était censé faire en une journée un travail qui prend habituellement une semaine : les « formalités auprès des autorités habilitées ». La compagnie de shipping a eu beau nous dire qu’on n’y arriverait pas, qu’il faudrait prendre le prochain bateau, dans trois semaines, on n’a pas eu le temps de se dégonfler.
Dans ces cas-là, somme toute pas très fréquents dans la vie, le mieux est d’arborer son plus beau et ferme sourire, ses lunettes de soleil (ça fait important) et toute sa force de conviction. Ensuite, il faut trouver le gars plus malin que les autres, pas facile aux douanes, et lui faire comprendre par un air outré qu’il n’est pas question de payer plus cher, mais plutôt moins compte tenu du fait que ça ne prendrait qu’une journée. A 19h30, Toytoy prête à embarquer pour Durban, nous allions nous coucher, sous le regard ébahi de la compagnie de shipping.
Pas le temps d’une grasse mat, nous reprenions la route en bus pour Sao Paulo d’où partait notre avion pour Cape Town. Dans la fatigue, on a bien failli prendre un billet pour Durban, mais en écoutant l’hôtesse récapituler notre itinéraire, un flash a traversé nos cerveaux ramollis. Durban c’est Toytoy. Nous, pour l’attendre pendant ses deux semaines de traversée, nous allons à Cape Town d’abord. Ouf, car vu Durban, qu’est-ce qu’on aurait bien pu y foutre pendant tout ce temps ?
Cape Town donc. Nous voilà en Afrique, par sa pointe la plus australe, prêts à remonter notre dernier continent de ce voyage d’une vie. Accueillis, et ce coup-là bel et bien, par Clémence – qui nous fait reparler de ce « gredin de Camille » rencontré à Kaboul car Clémence est une de ses amies – et son coloc Nico (encore un !), nous étions dans le quartier aux cent églises de Fish Hoek. On n’y vend pas d’alcool à Fish Hoek et quand on est allé voir le médecin pour obtenir un anti-paludéen, celui-ci nous a demandé ce « que pensait notre prêtre du fait que nous n’étions pas mariés ». Très sérieusement, nous lui avons répondu que Jane était juive et que Nico était vishniste. Il a failli s’étouffer en avalant sa salive, le bougre. Quand la flemme d’aller en centre-ville nous gagnait trop, on allait à la belle plage de Fish Hoek se « rafraîchir » dans l’Océan Indien, du moins quand les « shark spotters » (qui guettent les requins) nous y autorisaient. C’est que, sans notre Toytoy, on se déplaçait en train tortillard qui s’arrête à toutes les gares et un peu plus. Sauf quand Clémence, nous prenant en pitié et en stop, avait la gentillesse de nous faire les visites guidées, notamment de l’incontournable Cap de Bonne-Espérance.
Au Cap, on s’est bien retapé en mangeant, dormant, sortant, allant à des concerts, des expos et musées. Comme celui du District 6, un quartier de « non-blancs » du temps, pas si éloigné, de l’apartheid. Aujourd’hui, alors que globalement les Noirs sont au pouvoir politique, les Blancs au pouvoir économique, ce sont les « Coloured » qui sont les premières victimes des discriminations, tant de la part des Blancs que des Noirs. Un pays montré en modèle de l’Afrique, mais qui a pourtant bien encore des vicissitudes à surmonter. Et du coup, la violence y est légion. Le centre-ville de Cape Town en premier, où Nico a bien failli se faire poignarder gratuitement par un junky en manque. Heureusement que nous venions d’acheter deux bonnes statues en bois (« Elles vous porteront chance », nous affirmait le vendeur cinq minutes plus tôt). L’une d’elles est donc gentiment venu fracturer le poignet du junky sitôt désarmé. Mais bon, et tous les Cape Towniens nous l’ont dit après : « c’est la faute à pas de chance, c’est rare les crimes gratuits ici ». On sait, pas de chance…
Le temps de rencontrer Faghameda pour qu’elle raconte son parcours étonnant aux journalistes que nous sommes parfois – une Sud-africaine d’origine malaise, musulmane et porteuse du VIH qui informe les jeunes sur sa maladie et celle de 20% ( !) des 15-49 ans en Afrique du Sud et qu’il ne suffit pas, comme l’a affirmé récemment un secrétaire d’Etat du pays, de prendre une douche après l’acte…–, nous repartions pour Durban.
Durban… Quelle glauquerie que cette ville sans intérêt. On va pas encore vous faire le long récit de la récupération de Toytoy… Mais, comme les douanes de Durban, qui procèdent à un racket organisé légalement, ne travaillent pas le samedi (ni le dimanche évidemment), nous avons loué une voiture pour nous tailler au Drakensberg et au Royal Natal National Park. C’est beau…
Le lundi aux aurores, nous étions là, plantés devant la grille à attendre qu’ils ouvrent. Toytoy était parquée là en plein cagnard, mais bien là à nous attendre. C’est la dernière fois que nous vîmes Kyoto, notre mascotte recueillie et adoptée au Japon, fidèle chien de garde, car une Pétasse des douanes a profité de notre crédulité pour nous le chouraver, comme ça, dans notre dos. On s’en est rendu compte trop tard, une fois repassées les barrières que l’on ne passe qu’avec autorisation des douanes. Ca n’a l’air de rien comme ça, mais si vous saviez le mal que ça fait de savoir ce petit compagnon muet dans les mains de cette grosse vache de douanière qui se la pète trop avec ses vraies « Rey-Ban ». C’était le coup de trop dans la malchance. Le coup de poignard qui atteint cette fois sa cible. Déchirure, souffrance, deuil pénible… Pardon Kyoto…
Inutile de vous dire qu’après cette aventure, nous n’avions qu’une idée en tête : quitter ce pays pour retourner en terre lusophone et amicale : Mozambique. Pour y aller au Mozambique, on a quand même traversé le Kwazulu-Natal, le pays où on est bien « chez les Zulus » (comprenne qui pourra), et surtout où que c’est beau aussi. En traversant des parcs immenses, on a croisé la route de tout un tas d’animaux pas courants par chez nous. Des trucs avec des défenses et des cornes dans tous les sens.
Et, à défaut de cage diving (le nouveau frisson tendance qui consiste à mettre un crétin en cage avec du sang autour pour énerver les requins. Whaooooou, amaïzing !), on a préféré la version masque et tuba à suivre les poissons dans un étang, ou presque. Enfin plus pépère… Sauf qu’un petit multicolore s’est mis en tête de nous chasser de sa zone en nous attaquant les pieds. Crétin aussi, va ! On allait rien y faire à ta zone pourrie ! De toute façon, la flotte, nous ça nous gonfle vite… Au suivant.
L’arrivée au Mozambique nous a rappelé ce qu’était une « route » sans route. Et ce dès la frontière passée. On crânait trop avec notre portugais, et aussi avec nos nouveaux rails de désensablement qui n’ont servi qu’aux autres pour les sortir d’une mélasse innommable. Toytoy, toujours fine et svelte, survolait le bordel, lentement, mais sûrement. Et puis on retrouvait aussi les mines qui font qu’il n’est jamais bon de s’éloigner de ce qu’on croit deviner de la route. En arrivant à Maputo, nous vîmes la version barbue des évangélistes qui croisent le monde en quête de nouveaux adeptes. Des muslims tendance dure s’entassaient dans des minibus. C’est fou ce que les croyants de tout poil aiment à s’entasser dans des minibus. Il doit y avoir des compet’s qui nous échappent…
Maputo fut le point de départ de notre remontée du Mozambique : 2500 km sur des routes aléatoires pour rejoindre la Tanzanie, grosso modo en longeant la belle et longue côte. Le sud d’abord : Tofo, Inhassoro, Beira (dangereuse dans l’air qu’elle dégage, crade, tellement défoncée qu’on croirait une ville assiégée)…
Le Mozambique sort tout juste de sa longue guerre civile, mais pas de sa misère. Toujours bien là. Celle qui fait se battre des adultes qui se disputent une carte postale qu’on leur a donnée. Tout le business mozambicain qu’on a vu est systématiquement détenu par des corporations étrangères : Indiens, Arabes, Sud-af, Européens et quelques Chinois et Etats-uniens qui se montrent de plus en plus intéressés à voir de plus près ce qui s’y passe. Et chacun sa spécialité. Les Sud-af, par exemple, gère les infrastructures touristiques. Derrière chaque camping, centre de plongée, lodge à la con, s’en cache un, tandis qu’Indiens et Chinois se disputent le commerce. Les Européens et Etats-uniens investissent eux dans les institutions, le sacro-saint développement… Pour aller de Beira à Quélimane, il faut traverser le Zambèze. D’une rive l’autre, un bac effectue péniblement le trajet, chargé de 4 ou 5 voitures et une petite centaine de passagers. Rarement durant ce voyage nous avions eu aussi chaud, durant cette attente de trois heures, à rôtir sous un soleil qui nous mordait la peau. La quête de l’ombre nous obligeait à chercher la compagnie des roues d’un camion voisin. Ce fleuve marquait cependant une étape dans cette remontée, puisque nous étions désormais dans le Nord du pays, un peu plus près de la Tanzanie.
La flicaille croisée sur la route nous arrêtait toujours espérant, mais en vain, nous soutirer quelques deniers pour des infractions imaginaires : des papiers pas en règle ? Ca se saurait… Des lumières cassées ? On y veille scrupuleusement et on en a d’avance… Un triangle de signalisation ? On en a deux… Un extincteur ? Aussi, pas de chance… Une cigarette, alors ? Ca, on veut bien (on a toujours un paquet de clopes dégueu spécial flicaille). Non, vraiment, nous ne sommes pas de bons clients à flics, surtout les Rocky bien grassouillets. Et puis, quand on en a marre d’être arrêté par ces empêcheurs de rouler en rond, on les salue par le même mouvement qu’ils ont quand ils vous demandent de vous arrêter. Comme ça, leur signe devient des réponses à nos cordiales salutations, et on les laisse plantés là. Le temps qu’ils réagissent, nous sommes déjà partis, et eux, des petits points qui s’agitent dans notre rétro.
Quélimane et Nampula ne furent que des étapes, plus ou moins propices à des nuits suffisamment revigorantes pour poursuivre la route le lendemain. La vraie escale de quelques jours dans le nord du pays fut Ilha de Moçambique, une île, comme son nom l’indique, reliée au continent par un pont à voie unique et surréaliste de 3 km. A son bout, le lieu qui, de par sa splendeur passée devait laisser son nom à une nation. Ilha de Moçambique semble aujourd’hui avoir été abandonnée aux enfants. En comptant les personnes croisées dans les rues, nous en sommes arrivés à une trentaine de moins de 20 ans pour deux adultes. Nous paraissions vieux, mais l’enchantement que nous procuraient ces lieux nous rajeunissait.
La saison des pluies pointait son nez, orage après orage. En 2000, les inondations qu’elle avait provoquées firent plusieurs milliers de victimes, précisément dans cette zone du Mozambique. Il ne fallait pas traîner davantage pour rejoindre le temps plus clément de la Tanzanie. Arrivés à Pemba, si près de Dar Es Salaam (350 km), nous apprîmes bien vite que nous avions deux jours de retard. Le fleuve qui marque l’unique frontière entre les deux pays est traversé, durant 500 mètres en saison sèche, par un petit ferry miteux. Depuis 48 heures, sa largeur est de 6 km… Impossible donc d’atteindre l’autre rive, et à moins d’attendre, sans certitude, deux mois à Pemba, nous devons revoir notre itinéraire pour regagner la capitale tanzanienne. Plongés dans nos cartes routières, à consulter autant d’avis que possible sur la route au meilleur rapport km/état/durée pour se retrouver plus au nord, nous finissons par opter par la frontière sud du Malawi. Ce qui, bien entendu, nous fait redescendre quasiment jusqu’au fleuve Zambèze (mais sans avoir à le retraverser, ouf), passer les montagnes du centre du Mozambique et atteindre ainsi le lac Nyassa. Les 350 km qui nous séparaient de Dar Es Salaam en devinrent donc 3000 et les deux jours nécessaires se transformèrent en deux semaines. Parmi les avis consultés, nous avons fait l’étonnante rencontre de Grant. Un jeune Etats-unien, brillant, qui bossait dans une ONG. A l’entendre nous parler de géopolitique autour de Huntington, de sémantique autour de Benveniste, d’ethnologie autour de Lévi-Strauss, et même de philo autour de BHL ( !), il faisait indéniablement partie de l’élite de sa puissante nation. A son contact, nous avons appris à quel point cette élite peut être formatée à la pensée manichéenne. La puissance des Etats-Unis tient à nos yeux et depuis cet entretien au fait que citoyen lambda et élite intellectuelle arrivent aux mêmes conclusions, mais par des chemins de pensée différents. Là où l’équivalent du beauf soutient la guerre en Irak pour tout un tas de raisons plus ou moins racontables et aussi parce que ses gouvernants disent que c’est bien, une partie de l’élite s’en convainc en y voyant le progrès de l’humanité, l’accès à l’école, à l’hôpital et à notre démocratie. Grant a bien tenté de nous convaincre en nous posant cette célèbre question : « Si, sachant ce qu’il s’apprête à faire, vous avez la possibilité de tuer Hitler, le ferez-vous ? ». Le « non » le laissa pantois. Ce n’est pas en tuant Hitler qu’on tuera le nazisme, ce n’est pas en tuant Ben Laden qu’on tuera Al Qaida, ce n’est pas en pendant Hussein qu’on tuera le chaos. C’est même en faire des martyrs aux yeux des abrutis qui y croient. Alors, il se mit à nous dire que la guerre en Irak est malheureuse mais qu’il s’agit d’un sacrifice de quelques uns pour des générations futures. Il y croyait dur à son truc notre Grant. Mais nous, on lui a juste pas trop conseillé d’aller au Vietnam aujourd’hui avec son passeport US, où les « générations futures » souhaitent remercier sa nation à travers lui… On ne prétendait pas avoir raison, mais nous lui avancions à peu près ces arguments que résument magnifiquement ces propos, qui datent pourtant de 1511, prononcés par le dominicain Antonio de Montesinos élevant la première protestation contre la politique des Espagnols en Amérique, et encore, c’était au nom des « valeurs universelles du christianisme » : « De quel droit avez-vous engagé une guerre atroce contre ces gens qui vivaient pacifiquement dans leur pays ? Pourquoi les laissez-vous dans un tel état d’épuisement, car le travail excessif que vous exigez d’eux les accable ? […] Et quels soins prenez-vous de les instruire dans notre religion ? Ne sont-ils pas des hommes ? N’ont-ils pas une raison, une âme » ? Oui, Grant entretenait bien une attitude religieuse à l’égard de la Vérité. Au risque de découvrir des états de fait contraires à ses convictions, il préféra ne pas se poser de vraies questions. On s’est quitté bons amis, en promettant de se revoir parce que c’est vrai, on l’a bien aimé ce Grant. Revenons-en à la route. Tout petit, le Malawi s’avère cependant un pays agréable à traverser. Aussi pauvre que son voisin « latin », le Malawi mise depuis quelques années sur le tourisme pour s’en sortir. Ca nous va bien à nous, parce que la première pierre à l’édifice du tourisme, c’est la construction des routes. Ce qui fait de ce pays un pays qui défile à travers les vitres de Toytoy.
Tout se passait pour le mieux là-bas, jusqu’à ce que nous arrivâmes à Nanga Bay. En entrant dans la ville, on ne prêta d’abord pas attention à ce drôle de bonhomme, unijambiste, planté au milieu de la route et nous faisant face. Il se tenait debout, soutenu par une béquille et un étrange pieu de bois que nous devions mieux voir de près. En effet, arrivés à quelques dizaines de mètres de lui, il a lâché sa béquille, pris son pieu par-dessus l’épaule et, tel un lanceur de javelot handisport, se mit à nous viser. Un geste bien technique avec prise d’élan à cloche pied, parvenant après son geste esthétique à se rétablir en équilibre en faisant balancier avec son moignon. Nous doutons qu’il sache la brillante carrière qu’il pourrait faire, en porte-drapeau du Malawi aux Jeux Paralympiques. C’est dommage. Pour l’heure, les gens se sont mis à courir dans tous les sens (n’oublions pas que nous étions en ville), assez effrayés par la violence de la scène et le danger de se prendre des éclats de bois et de pare-brise de Toytoy. Nous avons bien tenté de savoir pourquoi il avait souhaité nous défoncer, au moins, le pare-brise, mais il voulait encore jouer et, d’une vélocité incroyable (un athlète qu’on vous dit), avait déjà ramassé son pieu, prêt à remettre ça. Le « fucking son of a bitch » que nous lui lançâmes à la volée ne fit que l’énerver davantage. Mais nous étions alors trop loin pour qu’il nous atteigne à nouveau.
Dépités, nous décidâmes d’aller signaler au poste de police qu’un barjo fait régner la terreur à l’entrée de la ville. Nous perdîmes une bonne heure à expliquer la scène à nos amis de la police-mon-amie avant que ceux-ci nous informassent qu’une déposition au Malawi se paye. 60 dollars. Ils ont essayé au fond, faut pas leur en vouloir. Scandale à la française. On y a bien foutu la merde dans leur commissariat pouilleux. A base de : « Qui, au Malawi, a les moyens de payer 60 dollars pour déposer une plainte en tant que victime ? C’est quoi ce système à la con ? C’est comme ça que vous faites votre travail ? 60 dollars, mais vous rêvez ? C’est pas un cent qu’on vous donnera et votre déposition, vous pouvez vous la mettre bien profond ! Et d’ailleurs, c’est quoi votre nom ? ». Vous imaginez, mais vu notre assurance, ils pensaient que nous étions des gens importants et n’osaient plus user de ce ton supérieur à notre égard. Bien sûr, 60 dollars, c’est le prix touristique. Mais nous avons tout de même fini par apprendre que le dépôt d’une plainte au Malawi est effectivement payante, une somme énorme quand même, de 8 dollars. Il ne doit pas y avoir beaucoup d’insécurité au Malawi. C’est étonnant que le ministre de l’Intérieur-président de l’UMP-député-maire de Neuilly-président du conseil général des Hauts de Seine, etc., n’ait pas eu l’idée de faire pareil en France pour baisser la terrible criminalité qui fait la loi dans notre hexagone… Le temps d’aller à Mzuzu, la « grosse » ville du coin, pour trouver un nouveau pare-brise, nous commencions déjà à quitter le Malawi. C’était sympa quand même, à part ces mésaventures qui ne sont pas parvenues à nous démoraliser, y compris lorsque le seul distributeur de Mzuzu que nous avions trouvé pour pouvoir payer le nouveau pare-brise, fit un 4h de notre carte de crédit. Ca, ça nous a bien fait rire… Et puis le somptueux décor des alentours de Livingstonia surplombant le lac Malawi fut un camping des plus mémorables, tel un bivouac à flanc de falaise…
La frontière entre le Malawi et la Tanzanie était bien ouverte, pour encaisser l’argent des touristes qui y pénètrent. 25 dollars de frais d’importation temporaire de véhicule (pour lesquels on exigeait une trace officielle de cette somme : « Vous ne faites pas confiance aux douaniers ? », « Non, c’est pas contre vous, mais non, en général, on ne fait pas confiance aux douaniers… ») et autant d’assurance obligatoire bien qu’inutile (ça fait bien longtemps qu’on ne voit pas de « Renault Assistance » sur les autoroutes d’Afrique).
Mais bon, nous étions enfin en Tanzanie avec Dar Es Salaam, enfin, en bout de route. Le sud de la Tanzanie est véritablement sublime. En bord des routes, il faut faire attention à ne pas déranger kudus, élans, zèbres, girafes et éléphants qui nous scrutent aussi curieusement que nous le faisons.
Dar Es Salaam est une ville bien sympa où il fait bon se promener et dans laquelle le monde entier s’y côtoie, de toutes les couleurs, de toutes les confessions. Une vraie ville avec la tolérance à la différence qui y règne. On y a vite pris nos habitudes.
Ne voulant pas quitter Toytoy durant les nuits, nous nous établîmes dans le quartier de Kigamboni, de l’autre côté de la baie, au bord de la plage. Pour traverser les 400 mètres de baie, il faut prendre l’un des deux ferries (après une attente moyenne de deux heures de chaque côté…). Les normes de sécurité ne doivent pas y être optimales et il ne serait pas étonnant que le Kigamboni soit un Jolo en attente sur la liste des naufrages. D’ailleurs avec notre poisse lancinante, l’un des ferries sur lequel nous étions avec Toytoy, un jour de traversée, tomba en panne entre les deux rives. Moteur coupé, l’inquiétude des 200 passagers se mît à résonner autour de nous, tandis que le bateau se faisait embarquer par le courant. On faisait déjà la liste de ce qu’on prendrait en cas de naufrage, là maintenant. On avait même l’idée de remonter les vitres histoire de conserver le bordel trimballé dans un marécage inondant. Mais, non, le mécano du bord a eu le dernier mot et a su réparer le bateau ivre pour nous faire regagner la rive.
Dans un resort transformé en Indiland le week-end, nous trouvâmes à camper pendant une bonne semaine que devait durer notre séjour à « Dar », comme ils disent. Pas le temps de souffler et de profiter de ces magnifiques divertissements qui s’offraient à nous au resort (d’une kitscherie à blêmir), c’est en quête à nouveau d’un bateau encore pour Toytoy que nous nous lançâmes. Elle part dans quelques jours pour Aqaba, le port jordanien en Mer Rouge.
Nous, histoire de patienter pendant les trois semaines de remontée de la Mer Rouge, on se fait une virée à Zanzibar avant d’embarquer pour Nairobi puis le Caire et rejoindre la Jordanie par le désert du Sinaï.
Quand on sera là-bas, dans une bonne paire de semaines, on sera vraiment tout près de vous, du retour, de la fin de ce voyage. Peut-être prendrons-nous tout de même le temps de vous envoyer quelques nouvelles de quelque part.
Prenez bien soin de vous et soyez en forme pour notre retour !
Jane et Nico
Prenez bien soin de vous et soyez en forme pour notre retour !
Jane et Nico
L’improbable du mois : Afrique, continent de tous les possibles…
Les tranches de rigolade du mois : La dernière en date : en écrivant cette page de blog…
La bouffe du mois : Dans le sud de la Tanzanie, près de Tucuzu, le soir où on a suivi un guerrier masaï qui nous annonçait « dinner is ready ». Fébriles, se disant que le dîner c’était peut-être nous, on l’a suivi. Sans regret, c’était sublime…
Le « mais pourquoi ? » du mois : Oui, pourquoi ce con d’unijambiste nous a-t-il balancé son pieu dans le pare-brise ? On ne se méfie jamais trop des unijambistes…
Le chiffre du mois : 0,001. C’est le nombre de médecins par habitant au Mozambique.
La rencontre du mois : Celle de Ole et son frère Dani à Zanzibar. Ou comment se marrer avec des Masaïs tout un après-midi..JPG)
Les tranches de rigolade du mois : La dernière en date : en écrivant cette page de blog…
La bouffe du mois : Dans le sud de la Tanzanie, près de Tucuzu, le soir où on a suivi un guerrier masaï qui nous annonçait « dinner is ready ». Fébriles, se disant que le dîner c’était peut-être nous, on l’a suivi. Sans regret, c’était sublime…
Le « mais pourquoi ? » du mois : Oui, pourquoi ce con d’unijambiste nous a-t-il balancé son pieu dans le pare-brise ? On ne se méfie jamais trop des unijambistes…
Le chiffre du mois : 0,001. C’est le nombre de médecins par habitant au Mozambique.
La rencontre du mois : Celle de Ole et son frère Dani à Zanzibar. Ou comment se marrer avec des Masaïs tout un après-midi.
Le « on s’en fout » du mois : A Nova Friburgo (au Brésil), ville bâtie par des Suisses, on fonctionne au 220volts alors que le reste du pays est au 110.
La bonne surprise du mois : ‘Minou’ qui nous rejoint au Caire
La phrase du mois : « Ah bah, on paye pour ce qu’on a, hein »
La bonne surprise du mois : ‘Minou’ qui nous rejoint au Caire
La phrase du mois : « Ah bah, on paye pour ce qu’on a, hein »
Le « j’hallucine » du mois : D'abord, c'était au Mozambique qu'on a pu voir des gars porter des chemises, made in China, frappées a l'effigie de Saddam Hussein. Puis, sur le bateau de Zanzibar où des fascicules circulaient en vantant la biographie de Saddam. Un martyr qu'on vous dit...
Dis-le en swahili
Bienvenue se dit Karibu
Hakuna matata se dit Hakuna matata
Voyage se dit Safari
Merci se dit Asanté
Comment ça va ? se dit Hujambo ?
Bienvenue se dit Karibu
Hakuna matata se dit Hakuna matata
Voyage se dit Safari
Merci se dit Asanté
Comment ça va ? se dit Hujambo ?

0 Comments:
Enregistrer un commentaire
<< Home